Dans le métro.
En fait je me tiens sur le quai. J'ai posé mon sac au sol et je rembobine mon foulard (pfff... c'est presque une ceinture fléchée...), autour de ce qui me sert de cou.
Les portes du train sont ouvertes. Et puis je note ce hasard, ce curieux hasard. Un homme, assis sur un des bancs de côté, la cinquantaine, cheveux châtains, clairsemés; Belle tête d'homme fatigué, surplombant un paletot gris foncé, un chandail de laine vert. Il ferme les yeux, lourdement. Au dessus de sa tête, une affiche publicitaire. Parce qu'ils nous parasitent partout. Sur cette affiche, un homme plus jeune (je dirais trente ans) mais étrangement semblable, tourné dans la même direction, confiant, arborant sourire, chandail vert... sous un veston gris foncé. Pareil. Le fils de l'autre, obligatoirement, ou alors une représentation de celui-ci, vingt ans plus tôt. Au desssus de leurs deux têtes, ce slogan: RÉALISE TES RÊVES.
Les portes du train se referment, l'image s'éloigne. Le quai est devenu tranquille, presque silencieux. Je ramasse mon sac et monte l'escalier qui mène au dehors, à l'hiver. Je médite à tous ces hasards qui nous suivent, lourd moi aussi de tous mes rêves.
mardi 9 février 2010
samedi 6 février 2010
jeudi 4 février 2010
FA'AARARA'A (ATTENTION)
Aujourd'hui, la boîte à mal était pleine. Je veux dire la VRAIE boîte à mal. Prenez une pause s.v.p.; J'aimerais que vous compreniez (captiez, pour LA lectrice française) que je parle d'un objet de métal à demi rouillé, tordu par les hivers, et d'enveloppes de papier humide, vague évocation des forêts canadiennes, où subsistent encore quelques arbres. Oubliez l'univers virtuel et sa fuckin boîte de réception.
Après une journée de dur labeur, un passage à vide, sous terre (la ligne orange) j'ai gravi l'escalier de bois, de fer forgé, fait grincer le couvercle de ma boîte à mal avant d'y plonger la main. Il y avait sept ou huit enveloppes.
Des comptes, surtout. Du banal. Et une convocation en cour provenant du huissier de justice de Papeete (Tahiti, Polynésie française), relativement à une affaire de divorce, adressée à une femme qui a vécu ici brièvement l'été dernier, madame Solange, sous-locatrice.
Le tampon suivant:
a été appliqué à côté de l'explication suivante:
Après une journée de dur labeur, un passage à vide, sous terre (la ligne orange) j'ai gravi l'escalier de bois, de fer forgé, fait grincer le couvercle de ma boîte à mal avant d'y plonger la main. Il y avait sept ou huit enveloppes.
Des comptes, surtout. Du banal. Et une convocation en cour provenant du huissier de justice de Papeete (Tahiti, Polynésie française), relativement à une affaire de divorce, adressée à une femme qui a vécu ici brièvement l'été dernier, madame Solange, sous-locatrice.
Le tampon suivant:
Au parquet de
Monsieur le Procureur de la République
près le Tribunal de Première Instance de Papeete
ou étant et parlant à la personne de ce magistrat
qui a visé mon original
a été appliqué à côté de l'explication suivante:
Ua ti'a atu e ua paraparau i te ta'ata ra:
O tei tu'urima i tä'u parau päpa'i tumu
...ce qui ne m'éclaire pas davantage. Les plus allumés d'entre vous auront noté que j'ai commis un geste d'indiscretion, en ouvrant cette enveloppe où s'étale la vie la plus intime de madame Solange. Je comprends l'argument et le considère valable. Mais au moment crucial, je me suis simplement dit What the fuck, et il m'avait semblé que cela résumait tout, que j'étais dans le vrai, grosso modo. Une mise en contexte pourrait être utile, ici, j'imagine: Je me contenterai d'affirmer que, selon les indices (tout de même nombreux) dont je dispose, madame Solange serait ce genre de personne fuyante, à identité changeante, possédant plusieurs nationalités, et disparaissant d'un pays à l'autre sans laisser de trace. Et Dieu sait à combien d'affaires matrimoniales elle est liée. Mais ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois.
Ce soir je voulais surtout vous faire part d'une de mes rares phobies. Je crois qu'elle vient d'un film visionné à Ciné-quiz aux alentours de 1980. Une reine (Cléopâtre, je pense bien) obligeait un homme l'ayant trahi, ayant échoué à une quelconque mission, ou ayant perdu un pari, à plonger la main dans une boîte où logeait une tarentule. On l'obligeait à se donner lui-même la mort, en fait, pour l'honneur. Et la beauté de cette reine, à elle seule, suffisait à élaguer toute véléité d'argumentation. L'homme enfonça donc sa main dans la boîte...
Encore aujourd'hui, environ trente ans plus tard, chaque fois que j'enfonce ma main dans la boîte à mal, dans l'espoir peut-être d'y trouver une petite lettre au format inhabituel, qui ne serait ni un compte, ni un dépliant publicitaire, ni... enfin, chaque fois que j'y plonge, frottant mes doigts aux parois de métal, j'imagine qu'une tarentule est là dans l'ombre, prête à bondir pour m'atteindre...
mercredi 27 janvier 2010
L'urgence du divorce
La main de la femme est un fin stéthoscope organique qui glisse sur la poitrine de l'homme, s'immobilise à l'endroit exact où se trouve le coeur. Il ferme les yeux, cherche à fuir par en-dedans: se perdre en vitesse dans le dédale inextricable des corridors archiconnus et sombres, laissant derrière lui l'essentiel de son existence. Une nouvelle ère de glaciation pourrait le sauver, aussi, à condition qu'elle survienne tout de suite. Mais les calorifères du Canada sont garantis à vie.
Et une extraordinaire odeur de lilas chimiques émane de la chevelure de la femme.
Les battements de son coeur sont plus rapides qu'il (et qu'elle) le voudrait, plus puissants aussi; Elle retire sa main avec une délicatesse pleine de prudente intelligence, puis détache son corps de celui de l'homme. Elle s'éloigne, menée par un clignotant lumineux dans son cerveau. L'odeur de lilas embaume l'air. L'homme sombre: il coule, passe au travers du plancher.
Je crois en ces histoires de débris qui tourbillonnent dans l'univers, en viennent à former une boule solide, gigantesque, immensément compacte, qui tout à coup explose, se dissout, rayonne pendant un temps. Des gens sont payés pour essayer de comprendre ces phénomènes. Ils acceptent de l'argent. Besoin de se nourrir, se loger. Les petits luxes nécessaires. On peut comprendre.
Après le départ de la femme, l'homme touche le fond. Rendu au sous-sol, à peu près, il rouvre un peu les yeux. Il n'y a plus d'expression sur son visage. Même le son a été coupé. C'est le début d'une autre sorte de vie. À l'intérieur, tous ses sucs s'invertissent; le ruban cataleptique se détend, ondule. La carcasse d'une vieille bicyclette apparaît. Le regard n'est plus dirigé, il devient flottement.
De son côté, la femme a trouvé un endroit propre et sec où soigner sa blessure, recoudre la fente, dans l'espoir rationnel de stopper l'hémorragie saline qui lui a fait tant de mal, à la longue. Que ça cesse de briller, enfin, à chaque percée de soleil.
Et une extraordinaire odeur de lilas chimiques émane de la chevelure de la femme.
Les battements de son coeur sont plus rapides qu'il (et qu'elle) le voudrait, plus puissants aussi; Elle retire sa main avec une délicatesse pleine de prudente intelligence, puis détache son corps de celui de l'homme. Elle s'éloigne, menée par un clignotant lumineux dans son cerveau. L'odeur de lilas embaume l'air. L'homme sombre: il coule, passe au travers du plancher.
Je crois en ces histoires de débris qui tourbillonnent dans l'univers, en viennent à former une boule solide, gigantesque, immensément compacte, qui tout à coup explose, se dissout, rayonne pendant un temps. Des gens sont payés pour essayer de comprendre ces phénomènes. Ils acceptent de l'argent. Besoin de se nourrir, se loger. Les petits luxes nécessaires. On peut comprendre.
Après le départ de la femme, l'homme touche le fond. Rendu au sous-sol, à peu près, il rouvre un peu les yeux. Il n'y a plus d'expression sur son visage. Même le son a été coupé. C'est le début d'une autre sorte de vie. À l'intérieur, tous ses sucs s'invertissent; le ruban cataleptique se détend, ondule. La carcasse d'une vieille bicyclette apparaît. Le regard n'est plus dirigé, il devient flottement.
De son côté, la femme a trouvé un endroit propre et sec où soigner sa blessure, recoudre la fente, dans l'espoir rationnel de stopper l'hémorragie saline qui lui a fait tant de mal, à la longue. Que ça cesse de briller, enfin, à chaque percée de soleil.
samedi 23 janvier 2010
mercredi 20 janvier 2010
Je suis envoyé dans la mêlée, d'accord, mais...
... pouvez-vous m'expliquer ce qu'est une "force fraîche"?
J'ai environ 25, 27 ou 32 ans
...seulement à l'achat d'une bouteille de vin (piles non comprises).com
mercredi 13 janvier 2010
Insolite (1)
Une petite ville à majorité anglophone du nord-est de l'Ontario, sans doute à court d'imagination, a décidé de nommer sa nouvelle équipe de hockey junior les Maniacs. Il faut dire que de cet endroit reculé, on aurait bien difficilement pu faire ressortir de caractéristiques un tant soit peu positives, susceptibles d'inspirer le nom d'une troupe de valeureux gaillards.
Or il se trouve que le dit patelin avait fait la une des quotidiens ontariens, il y a quelques années, à plusieurs reprises, relativement à de nombreux cas d'attentat à la pudeur.
Or il se trouve que le dit patelin avait fait la une des quotidiens ontariens, il y a quelques années, à plusieurs reprises, relativement à de nombreux cas d'attentat à la pudeur.
mardi 12 janvier 2010
lundi 11 janvier 2010
Vision du jour (5,6,7)
1-Coin Rosemont/St-Denis. Suis enfermé (volontairement) dans un cabinet tout en planches. Il fait 45, peut-être 50 degrés celsius ici, la lumière est éteinte. Vous savez, ce qu'ils appellent un sauna. Un petit sauna. Trois hommes corpulents peuvent s'y asseoir côte à côte, pas plus. Pas moins. Des comme moi, il pourrait y en avoir quatre, mettons.
Le mec promène son visage dans la petite fenêtre de la porte, constate ma présence dès la première seconde, mais continue de regarder pendant 3, 4 autres secondes. Possible que des émotions se bousculent à l'intérieur de lui: fascination/répulsion face à un individu de même sexe, à sa nudité, peur de la proximité d'un autre être humain (inconnu donc imprévisible). Allez savoir. Il décide de ne pas entrer, ce qui me laisse indifférent je dois dire. Je m'imagine ouvrir la porte et lui lancer "Oh! Je vais pas te manger!", mais bof, pas la peine.
Les minutes passent. Mon corps s'affaisse. Je n'en puis plus, comme on dit. J'ai dû perdre environ une chaudière de sueur. Je me lève, parviens à pousser l'épaisse porte boisée.
Avant d'entrer dans la douche, j'aperçois l'individu surgir honteusement de derrière un rideau et s'engouffrer à l'intérieur de la cabine. Un homme de 40 ans. Incapable d'affronter son "prochain". Bordel.
2-Intersection Baubien/St-Hubert. Le policier klaxonne (sans ralentir) et envoie ce qui ressemble à un bras d'honneur à cette femme qui, une fois traversée, s'immobilise, se tourne vers moi spontanément et se met à pleurnicher. Je pense: Elle a 13 ans. Mais quand on a la moitié des cheveux gris, je me dis, on n'a généralement pas 13 ans. Elle fait allusion à 2 contraventions (toujours impayées) qu'on lui aurait imposées, déjà, pour avoir traversé à un feu rouge. Elle craint qu'on la jette en prison très bientôt. Je tente de la rassurer à ce sujet. Je remarque un motif en forme de coeur, gravé avec de minuscules (faux) diamants dans le verre de ses lunettes. Elle évoque le compte d'hydro (aussi impayé depuis 2 mois), et le casse-tête que lui pose son désir urgent de trouver un logis plus spacieux (elle habite présentement un appartement 1 pièce). Les mots se mêlent aux larmes. Des passants se retournent, jettent des regards amusés. Je leur refuse toute complicité. Allez au diable!
Je prends 2, 3 minutes pour écouter toutes les plaintes qu'elle désirait adresser à l'univers ces jours-ci, qui enfin s'expriment. Au final, je pose une main sur son épaule et lui dis simplement: "Fais attention quand tu traverses. Attends la lumière verte". J'appréhendais une longue réplique, une nouvelle diatribe en quelque sorte, encore plus véhémente que ce qui avait précédé. Elle se contente de répondre "merci", de poursuivre son chemin illico. Je continue mon chemin aussi.
Je pense "oui, toujours mieux de traverser sur la verte. Ne pas l'oublier".
3-Ce quêteux est une machine. Où que vous vous trouviez en territoire de la Petite-Patrie, ou même dans le Mile-End, il est susceptible d'apparaître en plein dans votre face. Chaque fois que je le rencontre, des scènes parmi les plus ahurrissantes de certains films d'Eisenstein me reviennent. Il est pour moi une sorte de Raspoutine format zombie. "Monsieur pourriez-vous, vous, s'il vous plaît, présentement..." me lance-t-il.
Face à pareilles requêtes, que je me dis, une certaine créativité est de mise. Chaque fois inventer une nouvelle manière de dire "pas question". Il mérite à tout le moins cet effort, l'hurluberlu. "Ah, come on!" que je lui lance.
Il me demande de répéter. J'obtempère. Et le "Ah, come on!" devient progressivement une mélodie, qu'on fredonne tous les deux, tandis que je m'éloigne. Souvenir de son enfance, peut-être. Qui sait.
Environ quinze minutes plus tard, cinq cent mètres plus loin, il surgit d'une ruelle, près de l'intersection Casgrain/Bellechasse, au moment où je m'y attends le moins. Il m'aperçoit, bifurque en ma direction.
Je commence à courir, il s'immobilise, bouche bée, me regarde m'éloigner. Je sais qu'il ne me reconnaît pas. On se croise 2, 3 fois/semaine depuis quelques années déjà, mais chaque fois, pour lui, c'est une rencontre totalement nouvelle. Chaque fois l'occasion d'un intense espoir. "Perpétuellement déçu de l'être humain", que je pense. C'est ça qui le rend fou, peut-être. J'ai tôt fait d'atteindre l'autre extrémité de la ruelle.
Plus que quelques mètres et je pourrai enfin refermer la porte sur tout ça, m'asseoir, m'ouvrir une bière.
Le mec promène son visage dans la petite fenêtre de la porte, constate ma présence dès la première seconde, mais continue de regarder pendant 3, 4 autres secondes. Possible que des émotions se bousculent à l'intérieur de lui: fascination/répulsion face à un individu de même sexe, à sa nudité, peur de la proximité d'un autre être humain (inconnu donc imprévisible). Allez savoir. Il décide de ne pas entrer, ce qui me laisse indifférent je dois dire. Je m'imagine ouvrir la porte et lui lancer "Oh! Je vais pas te manger!", mais bof, pas la peine.
Les minutes passent. Mon corps s'affaisse. Je n'en puis plus, comme on dit. J'ai dû perdre environ une chaudière de sueur. Je me lève, parviens à pousser l'épaisse porte boisée.
Avant d'entrer dans la douche, j'aperçois l'individu surgir honteusement de derrière un rideau et s'engouffrer à l'intérieur de la cabine. Un homme de 40 ans. Incapable d'affronter son "prochain". Bordel.
2-Intersection Baubien/St-Hubert. Le policier klaxonne (sans ralentir) et envoie ce qui ressemble à un bras d'honneur à cette femme qui, une fois traversée, s'immobilise, se tourne vers moi spontanément et se met à pleurnicher. Je pense: Elle a 13 ans. Mais quand on a la moitié des cheveux gris, je me dis, on n'a généralement pas 13 ans. Elle fait allusion à 2 contraventions (toujours impayées) qu'on lui aurait imposées, déjà, pour avoir traversé à un feu rouge. Elle craint qu'on la jette en prison très bientôt. Je tente de la rassurer à ce sujet. Je remarque un motif en forme de coeur, gravé avec de minuscules (faux) diamants dans le verre de ses lunettes. Elle évoque le compte d'hydro (aussi impayé depuis 2 mois), et le casse-tête que lui pose son désir urgent de trouver un logis plus spacieux (elle habite présentement un appartement 1 pièce). Les mots se mêlent aux larmes. Des passants se retournent, jettent des regards amusés. Je leur refuse toute complicité. Allez au diable!
Je prends 2, 3 minutes pour écouter toutes les plaintes qu'elle désirait adresser à l'univers ces jours-ci, qui enfin s'expriment. Au final, je pose une main sur son épaule et lui dis simplement: "Fais attention quand tu traverses. Attends la lumière verte". J'appréhendais une longue réplique, une nouvelle diatribe en quelque sorte, encore plus véhémente que ce qui avait précédé. Elle se contente de répondre "merci", de poursuivre son chemin illico. Je continue mon chemin aussi.
Je pense "oui, toujours mieux de traverser sur la verte. Ne pas l'oublier".
3-Ce quêteux est une machine. Où que vous vous trouviez en territoire de la Petite-Patrie, ou même dans le Mile-End, il est susceptible d'apparaître en plein dans votre face. Chaque fois que je le rencontre, des scènes parmi les plus ahurrissantes de certains films d'Eisenstein me reviennent. Il est pour moi une sorte de Raspoutine format zombie. "Monsieur pourriez-vous, vous, s'il vous plaît, présentement..." me lance-t-il.
Face à pareilles requêtes, que je me dis, une certaine créativité est de mise. Chaque fois inventer une nouvelle manière de dire "pas question". Il mérite à tout le moins cet effort, l'hurluberlu. "Ah, come on!" que je lui lance.
Il me demande de répéter. J'obtempère. Et le "Ah, come on!" devient progressivement une mélodie, qu'on fredonne tous les deux, tandis que je m'éloigne. Souvenir de son enfance, peut-être. Qui sait.
Environ quinze minutes plus tard, cinq cent mètres plus loin, il surgit d'une ruelle, près de l'intersection Casgrain/Bellechasse, au moment où je m'y attends le moins. Il m'aperçoit, bifurque en ma direction.
Je commence à courir, il s'immobilise, bouche bée, me regarde m'éloigner. Je sais qu'il ne me reconnaît pas. On se croise 2, 3 fois/semaine depuis quelques années déjà, mais chaque fois, pour lui, c'est une rencontre totalement nouvelle. Chaque fois l'occasion d'un intense espoir. "Perpétuellement déçu de l'être humain", que je pense. C'est ça qui le rend fou, peut-être. J'ai tôt fait d'atteindre l'autre extrémité de la ruelle.
Plus que quelques mètres et je pourrai enfin refermer la porte sur tout ça, m'asseoir, m'ouvrir une bière.
samedi 9 janvier 2010
Vision du jour (4)
La nouvelle année s'empare de Jérôme au restaurant japonais -le meilleur de la ville- alors qu'il est assis à l'orientale, à moins que ce ne soit en indien, Mathieu en face de lui, Jean à sa gauche, Paul à sa droite, tous un verre de saké à la main. Dans l'univers de Jérôme, tout n'est que prétexte à la fête. La débauche constitue pour lui une expérience incontournable de la vie ordinaire et surtout une révolte silencieuse contre la nuit, longue et sans fin, qu'il n'arrive pas à apprivoiser. Il bavarde, grignote et se grise d'alcool, de la tombée de la nuit jusqu'à l'aurore, au point de perdre le goût et le sens du temps. Il finit par s'endormir seul au petit matin, à l'heure où il doit aller travailler. De l'avis de Jérôme, les dormeurs, les assoupis, les endormis, les fainéants, les non-insomniaques, qui vous disent au matin qu'ils traînent parce qu'ils n'ont dormi que six heures, ne manquent pas de drôlerie. Il ne sait quoi dire à ces gens-là.
Bob est installé sur un sac de couchage étendu sur la grille d'une bouche d'aération de métro. Il tient dans ses mains, pour sa protection, une arme. Il n'a rien d'autre à faire que de garder levées ses paupières pour surveiller les passants. Il est soulagé lorsque une femme élégante passe son chemin sans le voir; il provoque souvent chez les femmes des haut-le-coeur de répugnance. Sa barbe et ses cheveux sont longs et luisants de graisse et ses mains crasseuses. Il est étonné lorsque cet homme -décidément celui-ci n'a pas vu l'arme- s'arrête pour lui lancer des morceaux roses de poisson cru qu'il retire d'un sac de papier brun.
-Bonne année, mon vieux. Les meilleurs sushis de la ville. Dis-toi bien que toutes les philosophies ne t'apprendront pas plus que les sushis sur le bonheur terrestre.
Les sushis lui font plaisir. Les morceaux de poisson lui rappellent les otaries du zoo de son enfance. Il se met alors à rêver de légumes suaves et de rosbif saignant.
Bob vit de la charité des passants. Il a choisi ce quartier non pas pour la générosité de sa population -que des gens d'affaires- mais à cause de cette chaleur qui s'échappe de la grille. L'hiver, il profite d'un invariable 25 degrés Celcius. Il profite aussi du ciel et de ses étoiles. La nuit, il dort d'un sommeil de qualité qui donne tout le sens à son existence. Bob a horreur des ersatz. Autant qu'il se souvienne, il a toujours refusé qu'on lui serve du chat en guise de poulet, du maquillage en guise de fraîcheur et de la drogue en guise d'excitation.
Jérôme passe devant Bob tous les jours, matin et soir, depuis qu'il occupe ce poste important dans une tour du quartier des affaires. Quand Jérôme passe devant Bob chaque matin, celui-ci dort encore. C'est l'heure où il rêve.
En sortant du meilleur restaurant japonais de la ville, Jérôme se rappelle que le 1er janvier vous marque -en bien ou en mal- pour le restant de l'année. Il se dit qu'il a bien fait de revêtir ce nouveau complet de cachemire marine. Comme la plupart des gens, Jérôme croit que revêtir un vêtement neuf le 1er janvier porte chance pour le reste de l'année. Il se remémore ensuite un de ses rares rêves dans lequel il s'endort dans une prairie à vaches. Il pense ensuite au manque d'emplois au pays qui est, à son avis, un lourd malaise dans la balance et qui, s'il a naturellement toujours existé, atteint depuis peu des proportions étonnantes. C'est par réflexe qu'il a lancé les sushis à ce chômeur. Et ce geste lui a fait ressentir une petite chaleur à l'intérieur qui l'a grisé. Aussi, il veut revivre cette sensation. Il revient sur ses pas, se plante devant l'homme sans domicile fixe et lui dit:
-Aimerais-tu mener l'existence que je mène? Une semaine de ma vie?
Au moment même où les mots sortent de sa bouche, Jérôme pense: Ce qu'on arrive à dire! Vraiment tout ce qui nous passe par la tête. Quand et comment ai-je préparé cette phrase que je viens d'énoncer?
Alors que Jérôme est à échanger avec lui-même, Bob se demande s'il doit pointer son arme vers ce dresseur d'otaries ou l'ignorer. Jérôme le devance.
-Tu devrais en profiter, C'est pas tous les jours que je me sens généreux.
Bob se dit que ce semeur de protéines ne doit pas avoir vu l'arme. Alors il l'agite un peu. Jérôme se rapproche.
-Habla espanol?
Bob essaye d'étouffer le rictus moqueur qui commence à se former sur son visage. Jérôme a maintenant les deux pieds sur le grillage. Les 25 degrés de la grille l'envahissent d'un coup. Bob dit avec calme:
-Attends-moi, je reviens.
Jérôme n'entends pas le chômeur tant il apprécie la chaleur de la grille. Bob revient accompagné d'un autre sans-abri, plus âgé, plus sale encore, qui se glisse illico dans le sac de couchage, souhaitant bonne nuit à la dérobée. Bob dit:
-Allons-y.
Lorsqu'ils commencent à marcher côte à côte, l'odeur de Bob remonte jusqu'aux narines de Jérôme malgré la bourrasque qui soulève la neige et les vieux papiers. Jérôme a un haut-le-coeur.
Il conduit d'abord Bob à son club sportif. À la vue de la bête, le jeune homme à la réception secoue la tête en signe de désapprobation. Mais les dollars agités par Jérôme le transforment en hôtesse parfaite. Dans les vestiaires, Jérôme demande à Bob de se dévêtir et le conduit sous la douche. Il lui tend une brosse dure. Au début, l'eau qui s'écoule du corps de Bob est grise et une odeur indescriptible se mêle aux arômes subtils du savon. Jérôme a envie de vomir. Une fois l'odeur disparue, une fois que Jérôme s'est assuré que l'homme est propre, il peut enfin le regarder. Comme lui-même, Bob ne doit pas avoir plus de 35 ans. Et si ce n'est de la position de son dos légèrement courbé vers l'avant, le corps de Bob est parfait. Quelques séries de redressements assis bien exécutés devraient redresser la silhouette. Et si la peau du visage est un peu abîmée par le soleil et le vent, les traits sont fins et harmonieux. Jérôme applique sur le visage de Bob, maintenant rasé de près, un masque de beauté d'une teinte verdâtre et sous ses aisselles un déodorant de très bonne qualité.
La coiffeuse accueille avec une moue de mépris la longue chevelure informe de Bob. Jérôme insiste pour exécute sur Bob sa coupe de cheveux à lui. On s'occupe aussi de ses mains crasseuses.
Dès le moment où Bob pose les pieds dans l'appartement -quoique surchauffé- de Jérôme, il se met à grelotter. Aucun fauteuil confortable, porte-manteau décoratif ou autres objets amusants. Les goûts de Jérôme en matière de décoration riment avec symétrie et métal.
Jérôme et Bob font pratiquement la même taille. Jérôme lui tend une chemise de coton égyptien bleu tendre et un costume noir griffé. Puis il vaporise sur Bob son propre parfum et le force à se regarder dans la glace. Jérôme est content du résultat.
Jérôme et Bob célèbrent la nouvelle année une coupe de champagne à la main, en contemplant par la fenêtre du 10e étage les petites étoiles du centre-ville. De là, ils aperçoivent aussi en bas sur la place des Jaguar. Jérôme est satisfait du pop puissant provoqué par la sortie du bouchon de la bouteille de champagne; un son bruyant favorise la chance. Jérôme annonce à Bob:
-Tu vas m'accompagner à une fête.
Ils arrivent au moment où la soirée bat son plein. Leur entrée ne passe pas inaperçue. Deux ou trois personnes se joignent à eux, puis au bout d'un moment presque tous sont là, curieux, assoiffés, attentifs, buvant les paroles de l'inconnu. Jérôme n'en revient pas. Une culture inestimable, une insolence énorme, terriblement d'entregent et un débit verbal inquiétant.
Bob à Jérôme:
-Qu'est-ce que t'imaginais?
Et à l'intention de son groupe:
-Chacun sait que le progrès, le développement ne sont pas l'oeuvre des bien-portants, qui ne se rendent pas compt de grand-chose. Ils sont souvent lefait d'êtres infirmes, exclus de cette "normalité", comme moi par exemple qui vis dans la rue.
Les invités s'exclament:
-Quoi, un vagabond?
Jérôme interrompt discrètement Bob et l'éloigne du groupe.
-Ce sont des amis, des confrères, des clients. J'aimerais mieux que tu évites de parler de ce que tu es vraiment.
Bob insiste.
-Dis-toi bien ceci: en général les gens désirent te connaître, ils sont curieux. Introduis-les de force dans tes problèmes, même les plus crasseux. Plus ils en sauront sur toi, plus tu leur deviendras indispensable.
Bob reçoit des offres d'emploi ce soir-là. Et bien avant minuit, sur le divan au milieu des administrateurs, il s'endort en position assise. Jérôme s'excuse auprès de ses hôtes, réveille Bob et l'entraîne à l'extérieur.
De retour à l'appartement, pendant que Jérôme leur sert à boire, Bob s'étend sur le fauteuil et s'endort. Jérôme se surprend à envier l'insolence de cet homme et cette faculté qu'il a de s'endormir n'importe où. Puis, pour se rassurer, il se dit que les vrais insolents, les insolents véritables, sont ceux qui arrivent à l'être encore au petit matin après une nuit blanche.
Jérôme, qui n'a pas envie d'être seul, compose le numéro de l'agence d'escortes. Il est près de cinq heures du matin lorsqu'il remercie la jeune fille. Et, comme à son habitude, il s'endort juste au moment où il doit se lever.
Cela se fait tout seul. Après deux semaines, prenant conscience de sa valeur, Bob cède aux offres; il accepte un poste dans l'entreprise où Jérôme travaille. Il s'approprie rapidement les habitudes de vie de ce dernier. Parfois, ces nouveaux décors et relations l'ennuient. Il se prend alors à rêver de météores.
De son côté, Jérôme commence à douter. Tout lui apparaît sous une lumière nouvelle. Il se surprend à en avoir assez de discuter politique avec n'importe quel imbécile en vogue et ne pense qu'à dormir. La nuit -alors que Bob ronfle- Jérôme, qui ne dort toujours pas, revêt les habits portés par ce dernier dans la journée. Jérôme se dit que, si sa peau pouvait aspirer les particules de sommeil qu'exhalent les glandes sudoripares d'un grand dormeur, il arriverait peut-être à trouver le repos. Hélas!
Jérôme se dit ensuite que les particules seraient beaucoup plus concentrés sur des vêtements jamais lavés. Il récupère les guenilles que Bob portaient lorsqu'il l'a sorti de la rue et les enfile malgré l'odeur immonde qui s'en dégage. Il n'en obtient pas même un bâillement.
En se rendant au travail un matin, Jérôme se rappelle qu'il a encore fait ce rêve où il s'endormait dans une prairie de vaches.
Par une nuit d'errance, roulant dans le quartier des affaires, Jérôme arrête sa voiture devant l'ancien campement de Bob. Il aperçoit de loin une silhouette informe, immobile, dans le sac de couchage. Il avance sur la grille. L'air chaud l'enveloppe. Au dessus de lui, les étoiles, à moins que ce ne soit le reflet des lumières de la ville. Il veut voir le visage du dormeur. Il découvre un garçon de 12 ans, une casquette de baseball sur la tête. Les yeux sont fermés, le visage est couvert de taches noires. Les petits sons sortant de la bouche du garçon lui font penser que ce dernier est en train de rêver. Jérôme le regarde dormir un moment. Il avance la main pour caresser la joue du garçon. Comme une main de mère. L'enfant est réveillé momentanément pas la douceur et le parfum de la caresse. Mais à peine a-t-il porté un regard sur Jérôme qu'il se rendort. Jérôme s'allonge sur le dos près du garçon. Puis, cela se fait tout seul; il s'endort. Jérôme ne le sait pas encore, mais dans quelques semaines -ce sera alors le printemps- ses mains seront sales et rêches. Dans quelques mois, ses mains seront crasseuses.
Un samedi pluvieux, enfourchant son vélo de montagne pour attaquer avec un courage sans courage la piste la plus abrupte du circuit, Bob se dit qu'un peu de poussière et un peu de boue lui feront le plus grand bien.
José Dubeau, Contes pour Insomniaques
vendredi 8 janvier 2010
jeudi 7 janvier 2010
Aujourd'hui quelqu'un m'a demandé si j'avais déjà perdu une personne proche, que j'aimais vraiment...

lundi 4 janvier 2010
Vision d'abat-jour (2)
Au moment où l'autobus s'immobilise enfin, pendant qu'on ajuste son foulard, se tourner vers la personne à côté de soi (à qui on n'a bien sûr jamais adressé la parole), planter son regard dans le sien, et lui dire en articulant clairement: "Tu es l'être le plus merveilleux qu'il m'a été donné de rencontrer durant mon existence". Sortir avant qu'elle ait le temps de prononcer un mot. Prendre une grande bouffée d'air frais. Éviter soigneusement les regards des passants.
Vision d'abat-jour (1)
Au moment où l'autobus s'immobilise enfin, pendant qu'on ajuste son foulard, se tourner vers la personne à côté de soi (à qui on n'a bien sûr jamais adressé la parole), planter son regard dans le sien, et lui dire en articulant clairement: "J'espère que tu vas mourir très bientôt". Sortir avant qu'elle ait le temps de prononcer un mot. Prendre une grande bouffée d'air frais. Sourire aux passants.
vendredi 25 décembre 2009
Vin de pays
L'odeur des vidanges éparpillés dans la ville atteignait un certain degré de raffinement: On pouvait utiliser le mot parfum: de fruits qui macèrent, de cerises écrasées, noyées dans un peu d'eau de l'aqueduc -infusée de vieilles branches, de mégots, de thym et de pelures de patate.
C'était Noël et je ne voulais pas faire comme les autres gueux: me cacher ou me mettre à genoux pour susciter la pitié. J'allais sortir de mon taudis et chercher de quoi célébrer: J'allais trinquer, moi aussi. La commune de Marcillac et ses rangées bien tassées de fer servadou se trouvant plutôt loin de notre vaste, désolante, ville glacée d'Amérique du nord, je pensai que mon imagination allait devoir se remettre au travail pour parvenir à me fournir un cru potable et surtout... gratuit. Comme un vieux moteur un peu rouillé qu'on ressortirait du cabanon abandonné de nos rêves; un peu d'huile et l'imagination pourrait à nouveau tourner, cracher sa vapeur...
La soirée exceptionnellement douce avait réuni les familles dans les appartements du quartier pauvre où, malgré tout, l'on faisait cuire gigots, cipâtes et ragoûts, arrosés de mauvaise bière et de vin de dépanneur. La mémoire d'une autre époque se lisait sur les visages tordus de joie, de gêne ou de rage, et dans les yeux grand ouverts des enfants plus abasourdis qu'émerveillés. L'air était anormalement chaud, si l'on comparait à celui du vingtième siècle et je me disais qu'une source devait même couler en quelque part de la ville, d'un mélange de cépages grossiers plantés dans quelque souillure. Certains ivrognes notoires auraient fait allusion à ce phénomène, déjà, dans des accès de delirium tremens, mais sans fournir trop de précisions, bien entendu. Il fallait découvrir par soi-même. Je me mis aussitôt à l'ouvrage.
Je partis donc faire les vidanges, sans grand succès: la cueillette ayant été reportée pour cause de fête, je trouvai peu, et surtout du solide. Quelques bouteilles vides, bien entendu... complètement vides. Je repasserais dans deux ou trois jours pour les vidanges tardives. En attendant, j'avais soif. Sous les viaducs de l'autoroute Métropolitaine, me semblait-il, j'aurais une chance de trouver à boire. J'y rencontrai effectivement d'autres gueux, en train de se faire un sang de cochon à partir de petites baies d'hiver (réputées toxiques) cueillies sur les terre-pleins avoisinants. Mélangé à l'eau qui avait recommencé de couler sous les ponts (échageurs d'autoroute) en minces filets, vu la température, et embouteillé dans divers contenants glanés ça et là (on me remit une bouteille de Windex), l'on en vînt à se constituer une cave presque acceptable. J'avais trouvé mon terroir.
En bouche, l'effet était colossal, indescriptible... incompatible, du moins, avec le verbiage que je connaissais. Ce vin nous amenait ailleurs, dans un long voyage immobile qui consistait à tomber continuellement, sans jamais se relever. Un jeu de rôles où tous les gueux se confondaient en sons glauques, grimaces étranges et pas de danse ratés. Les heures passèrent.
La robe rubis du ciel finit par s'effriter, vers la fin de la nuit, au profit d'un vieil or splendide. Parallèlement, mes rêves m'amenaient de Cahors à Sauternes, de la noirceur vers la lumière. Le lendemain commençait. J'avais les tripes en feu, mais du moins, Noël était affaire du passé.
C'était Noël et je ne voulais pas faire comme les autres gueux: me cacher ou me mettre à genoux pour susciter la pitié. J'allais sortir de mon taudis et chercher de quoi célébrer: J'allais trinquer, moi aussi. La commune de Marcillac et ses rangées bien tassées de fer servadou se trouvant plutôt loin de notre vaste, désolante, ville glacée d'Amérique du nord, je pensai que mon imagination allait devoir se remettre au travail pour parvenir à me fournir un cru potable et surtout... gratuit. Comme un vieux moteur un peu rouillé qu'on ressortirait du cabanon abandonné de nos rêves; un peu d'huile et l'imagination pourrait à nouveau tourner, cracher sa vapeur...
La soirée exceptionnellement douce avait réuni les familles dans les appartements du quartier pauvre où, malgré tout, l'on faisait cuire gigots, cipâtes et ragoûts, arrosés de mauvaise bière et de vin de dépanneur. La mémoire d'une autre époque se lisait sur les visages tordus de joie, de gêne ou de rage, et dans les yeux grand ouverts des enfants plus abasourdis qu'émerveillés. L'air était anormalement chaud, si l'on comparait à celui du vingtième siècle et je me disais qu'une source devait même couler en quelque part de la ville, d'un mélange de cépages grossiers plantés dans quelque souillure. Certains ivrognes notoires auraient fait allusion à ce phénomène, déjà, dans des accès de delirium tremens, mais sans fournir trop de précisions, bien entendu. Il fallait découvrir par soi-même. Je me mis aussitôt à l'ouvrage.
Je partis donc faire les vidanges, sans grand succès: la cueillette ayant été reportée pour cause de fête, je trouvai peu, et surtout du solide. Quelques bouteilles vides, bien entendu... complètement vides. Je repasserais dans deux ou trois jours pour les vidanges tardives. En attendant, j'avais soif. Sous les viaducs de l'autoroute Métropolitaine, me semblait-il, j'aurais une chance de trouver à boire. J'y rencontrai effectivement d'autres gueux, en train de se faire un sang de cochon à partir de petites baies d'hiver (réputées toxiques) cueillies sur les terre-pleins avoisinants. Mélangé à l'eau qui avait recommencé de couler sous les ponts (échageurs d'autoroute) en minces filets, vu la température, et embouteillé dans divers contenants glanés ça et là (on me remit une bouteille de Windex), l'on en vînt à se constituer une cave presque acceptable. J'avais trouvé mon terroir.
En bouche, l'effet était colossal, indescriptible... incompatible, du moins, avec le verbiage que je connaissais. Ce vin nous amenait ailleurs, dans un long voyage immobile qui consistait à tomber continuellement, sans jamais se relever. Un jeu de rôles où tous les gueux se confondaient en sons glauques, grimaces étranges et pas de danse ratés. Les heures passèrent.
La robe rubis du ciel finit par s'effriter, vers la fin de la nuit, au profit d'un vieil or splendide. Parallèlement, mes rêves m'amenaient de Cahors à Sauternes, de la noirceur vers la lumière. Le lendemain commençait. J'avais les tripes en feu, mais du moins, Noël était affaire du passé.
Petit poème de Prévert...
Je suis allé au marché aux oiseaux
et j'ai acheté des oiseaux
pour toi
mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
et j'ai acheté des fleurs
pour toi
mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
et j'ai acheté des chaînes
de lourdes chaînes
pour toi
mon amour
Et puis je suis allé au marché aux esclaves
et je t'ai cherchée
mais je ne t'ai pas trouvée
mon amour
jeudi 24 décembre 2009
Vision du jour (3)
Aujourd'hui, 24 décembre, porté par la vague des piétons des rues Saint-Denis et Mont-Royal, j'aboutis, la panse vide, devant la Binerie Mont-Royal. Tout de suite, l'odeur de farine grillée qui en émane me convainc.
La Binerie Mont-Royal: Fondée en 1938. Spécialités: fèves au lard, pâté chinois, ragoût de pattes, tourtières, etc. Élément central du roman Le Matou, publié en 1981, et du film éponyme sorti en 1985.
Je m'installe au comptoir, m'empare d'un Journal de Montréal. Outre la jeune clientèle cynique en espadrilles fluos du Plateau, ce qui est miraculeux, c'est qu'on trouve encore ici les mêmes bonhommes qui probablement venaient déjà y prendre le dîner en 1965. Je commande une assiette de ragoût de pattes, que je savoure tranquillement, absorbé -presque en transe- par ma lecture du journal. En fait je ne lis pas réellement. Je pique un mot ça et là, cherche en même temps cette fréquence, cette faille spatio/temporelle, qui me permettrait, qui sait, de relever la tête et de me retrouver dans l'effervescence de la binerie en... disons en 1955, tiens, comme Marty McFly. Laminés, placardés aux murs: des photographies de Jean Béliveau, Guy Lafleur, et autres, posant en compagnie des différents propriétaires s'étant succédés ici. Un homme dans la soixantaine s'installe à côté de moi au comptoir et commande de la graisse de rôti avec du pain grillé. Je repousse mon assiette vide. Oui madame... très bon. J'aurais même dit "délicieux" si on avait évité la muscade. Pas capable la muscade. Mais paraît que nos grand-mères aimaient, alors dans ce contexte, ça va.
Derrière l'espèce de four à tiroirs antique où mijotent doucement les bines, un escalier qui mène apparemment au sous-sol. Une flèche qui indique "toilette". Le corridor, en murs de pierre recouverts d'épaisses couches de peinture, mène à un cabinet à peine plus large, à peine plus haut qu'un homme. En pissant, je pense poudrerie, je pense bonhomme carnaval, je pense Fernand Gignac. À tout ce qui, blanc un jour, finit nécessairement par jaunir, puis brunir, puis noircir et devenir poussière d'étoiles.
Dehors je retrouve la même frénésie qu'une heure plus tôt. La gadoue des jours heureux, pourrait-on dire d'une manière plutôt ironique. Il fait beaucoup trop chaud pour un 24 décembre, me susurre quelqu'un à l'oreille. Un quêteux, assis par terre, dans la bouette, plante son regard dans le mien, comme une décharge de désespoir. Je pense à Jean Gabin, en train de hurler "Vous en avez pas marre d'exister, salauds de pauvres?" ou un truc du genre. Je frôle tous ces gens bien mis qui piétinnent les quêteux sans les voir. Je pense: Je respire le même air qu'eux. Je suis une des têtes du troupeau. J'esquisse une grimace, l'efface aussitôt.
Dans une semaine ce sera l'an de grâce 2010. On sera dans le futur. Je pense au noir, qui lui-même finit toujours par s'effriter.
Je pense poussière d'étoiles.
La Binerie Mont-Royal: Fondée en 1938. Spécialités: fèves au lard, pâté chinois, ragoût de pattes, tourtières, etc. Élément central du roman Le Matou, publié en 1981, et du film éponyme sorti en 1985.
Je m'installe au comptoir, m'empare d'un Journal de Montréal. Outre la jeune clientèle cynique en espadrilles fluos du Plateau, ce qui est miraculeux, c'est qu'on trouve encore ici les mêmes bonhommes qui probablement venaient déjà y prendre le dîner en 1965. Je commande une assiette de ragoût de pattes, que je savoure tranquillement, absorbé -presque en transe- par ma lecture du journal. En fait je ne lis pas réellement. Je pique un mot ça et là, cherche en même temps cette fréquence, cette faille spatio/temporelle, qui me permettrait, qui sait, de relever la tête et de me retrouver dans l'effervescence de la binerie en... disons en 1955, tiens, comme Marty McFly. Laminés, placardés aux murs: des photographies de Jean Béliveau, Guy Lafleur, et autres, posant en compagnie des différents propriétaires s'étant succédés ici. Un homme dans la soixantaine s'installe à côté de moi au comptoir et commande de la graisse de rôti avec du pain grillé. Je repousse mon assiette vide. Oui madame... très bon. J'aurais même dit "délicieux" si on avait évité la muscade. Pas capable la muscade. Mais paraît que nos grand-mères aimaient, alors dans ce contexte, ça va.
Derrière l'espèce de four à tiroirs antique où mijotent doucement les bines, un escalier qui mène apparemment au sous-sol. Une flèche qui indique "toilette". Le corridor, en murs de pierre recouverts d'épaisses couches de peinture, mène à un cabinet à peine plus large, à peine plus haut qu'un homme. En pissant, je pense poudrerie, je pense bonhomme carnaval, je pense Fernand Gignac. À tout ce qui, blanc un jour, finit nécessairement par jaunir, puis brunir, puis noircir et devenir poussière d'étoiles.
Dehors je retrouve la même frénésie qu'une heure plus tôt. La gadoue des jours heureux, pourrait-on dire d'une manière plutôt ironique. Il fait beaucoup trop chaud pour un 24 décembre, me susurre quelqu'un à l'oreille. Un quêteux, assis par terre, dans la bouette, plante son regard dans le mien, comme une décharge de désespoir. Je pense à Jean Gabin, en train de hurler "Vous en avez pas marre d'exister, salauds de pauvres?" ou un truc du genre. Je frôle tous ces gens bien mis qui piétinnent les quêteux sans les voir. Je pense: Je respire le même air qu'eux. Je suis une des têtes du troupeau. J'esquisse une grimace, l'efface aussitôt.
Dans une semaine ce sera l'an de grâce 2010. On sera dans le futur. Je pense au noir, qui lui-même finit toujours par s'effriter.
Je pense poussière d'étoiles.
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